SwissPeaks Legend 2026 — 397 km à travers le Valais

Pluie, vent, rafales, pierriers glissants: la SwissPeaks Legend ne m’a rien épargné. Près de 400 kilomètres, plus de 28'000 mètres de dénivelé positif et presque quatre jours à avancer dans les montagnes. J’ai mené, je me suis fait reprendre, j’ai craqué plus d’une fois et j’ai dû puiser dans mes mantras pour continuer. J’ai traversé le Valais en 79h54 et remporté la SwissPeaks Legend. Voici le récit de cette aventure, de la première montée jusqu’à l’arche d’arrivée.

Robin Fournier

10/13/2026

Dimanche 30 août, le matin. J’y suis enfin. Je me trouve sur la pelouse des bains thermaux de Brigerbad entouré de ma famille et de certains amis. Je donne probablement l’impression d’être détendu mais, croyez-moi, c’est bien le sentiment contraire qui m’anime. Mon rythme cardiaque reste étonnamment calme, alors que dans ma tête une multitude d’interrogations s’entremêlent. J’essaie de faire le vide, de me concentrer sur mon expiration et de revenir à quelque chose de simple. Mon premier souhait est d’arriver au bout d’une telle aventure. Mais au fond de moi, je le sais aussi : je suis venu pour gagner cette course.

Le départ

Le départ est donné et je pars à mon rythme, laissant déjà une bonne quinzaine de concurrents prendre les devants. Après quelques kilomètres le long des berges du Rhône, nous attaquons la première véritable ascension en direction de Belalp. Je commence également à dépasser les participants du format Odyssée, partis depuis Le Bouveret. Pour ma part, je cours la Legend et je trouve qu'environ 400 kilomètres, c'est déjà bien assez.

Après m'être bien employé tout en respectant mon pacing, j'arrive au premier checkpoint en troisième position avec déjà cinq minutes de retard sur le premier, Sangé Sherpa. Je reste concentré, dans ma bulle, et écoute les consignes de ma team. Tout est extrêmement efficace car nous avions défini en amont les rôles de chacun et, pour l'instant, tout fonctionne à merveille.

À travers le glacier d'Aletsch, premiers signaux d'alerte

Je repars donc à la chasse à travers les magnifiques paysages du glacier d'Aletsch. Il me faudra plus de deux heures avant de commencer à apercevoir le protagoniste du jour au second checkpoint de Bettmeralp. Je rejoins finalement Sangé et nous nous retrouvons côte à côte avant d'attaquer l'ascension vers le Bettmerhorn. Arrivés au sommet des remontées mécaniques, nous bifurquons sur la gauche et longeons un immense pierrier dominant le glacier. Après une multitude de passages délicats, nous entamons une traversée en direction de Märjelen avant de plonger vers la première base de vie de Fiesch. La descente est magnifique mais exigeante. Le paysage est très minéral et, surtout, nous sommes encore suffisamment frais pour réellement profiter de l'endroit.

Nous arrivons ensemble à Fiesch après 7h19 de course et environ 52 kilomètres. Pourtant, mes sensations ne sont déjà pas excellentes. J'ai de la peine à m'alimenter et mon ventre commence à me poser problème. Je reste calme et décide également de changer directement de chaussures. Grâce à mon partenaire Mount to Coast, j'ai la chance de courir avec les nouveaux prototypes des T1. Je quitte la base de vie en première position sans voir Sangé repartir derrière moi, mais la suite n'a rien d'impressionnant. Pendant un long moment je marche, simplement parce que mon ventre et mon état général ne me permettent pas de courir correctement. Je reste plus de quarante minutes sans apercevoir mon poursuivant avant qu'il revienne finalement sur moi dans la montée en direction du Berghotel Chäserstatt. Sa vitesse m'impressionne. Nous n'avons même pas encore parcouru 60 kilomètres.

Entrée dans la première nuit

Lorsque j'arrive au ravitaillement suivant, je suis à nouveau seul et en deuxième position. Je reste dans ma bulle, écoute les informations de ma team et me prépare à entrer dans la première nuit. Nous attaquons une longue ascension avant de redescendre dans le Binntal et, à ce moment-là, quelque chose change. Je suis euphorique. Je découvre une région que je ne connais absolument pas et c'est exactement ce que j'avais recherché en choisissant de ne pas reconnaître l'intégralité du parcours. Même en habitant relativement proche de la course, je voulais garder quelques zones inconnues afin de pouvoir encore m'émerveiller. La descente vers Binn se passe merveilleusement bien, je retrouve de l'énergie, la nuit tombe gentiment et ma cadence augmente. À Binn, toute ma famille et mes amis sont là. Ça fait du bien. Ils me donnent les écarts, les dernières informations, puis je repars pour une nuit qui s'annonce humide.

Une nuit sous la pluie

Pluie, vent, rafales. Il me faudra plus de deux heures pour revenir sur Sangé juste avant la montée vers le Saflischpass puis Rosswald. Nous voilà à nouveau côte à côte et, cette fois, je me sens vraiment bien. Nous quittons Rosswald ensemble avant d'entamer une très longue descente vers les gorges de la Saltina, sous le secteur du célèbre Ganterbrücke. Puis arrive une montée que je redoutais particulièrement. Trois ans auparavant, je l'avais reconnue et elle m'avait tellement détruit que je n'avais jamais souhaité revenir la refaire à l'entraînement. Nous mettons plus de deux heures trente pour atteindre le checkpoint sans assistance de Lengritz.

La suite de la nuit est tumultueuse. De grosses rafales de vent alternent avec des précipitations très intenses mais relativement courtes. Cinq minutes, dix minutes, puis plus rien avant que cela recommence. Je reste avec Sangé et nous progressons ensemble jusqu'au ravitaillement de Gabi, où je retrouve mon assistance à 2h42 ce lundi matin. J'ai quelques secondes d'avance sur lui, rien de significatif. Je repars vers la seconde base de vie, Eisten, par un sentier de pâturage complètement marqué par le passage du bétail. Il devient difficile de courir correctement dans les descentes : je tape plusieurs fois les pieds, glisse, sors du chemin et chute à quelques reprises sans conséquence. Je décide de ne prendre aucun risque inutile et ralentis.

Eisten, Grächen et la perte de repères

À Eisten, nous sommes au cœur de la nuit. Matthias est là pour me ravitailler et, à cette heure-là, voir un visage familier fait vraiment chaud au cœur. Je prends le temps de me changer et de manger une polenta. Un comble pour quelqu'un qui en a tellement mangé à l'armée suisse qu'elle m'avait presque écœuré à vie. Et me voilà, au milieu de la nuit, après des dizaines d'heures de course, à trouver cette assiette franchement bonne. Je repars ensuite vers la longue montée de Grächen. Le parcours devient très alpin et exigeant, tandis que le jour commence gentiment à se lever.

À Grächen, je suis un peu patraque. J'ai faim sans avoir faim, soif sans avoir soif. J'essaie de manger du cholera, cette spécialité haut-valaisanne, mais réussis péniblement à prendre deux ou trois cuillères, au grand bonheur ou au grand désespoir de mon ravitailleur, je ne sais pas trop. Je me change complètement et, au moment précis où je quitte le ravitaillement, mon poursuivant arrive. Je redescends vers la vallée, direction St-Niklaus, avant de remonter vers Jungen puis l'Augstbordpass. À ce moment-là, je reviens à quelque chose de simple : mes sensations, les indications de ma montre et mon propre effort.

La tempête de l'Augstbordpass

La montée se passe bien, mais peu avant l'Augstbordpass les éléments recommencent à se déchaîner. Les rafales reviennent, la pluie aussi, et le pierrier devient extrêmement glissant. Pour la première fois, je range mes bâtons et sors mes gants thermiques et imperméables. À certains endroits, je dois utiliser directement mes mains sur les blocs pour assurer mes appuis. Je perds beaucoup de temps, mais je sais que les autres devront composer avec exactement les mêmes pierres détrempées. Une fois le col franchi, le terrain redevient progressivement plus roulant et là, je reprends réellement plaisir à courir. Je m'élance dans la longue descente vers le Turtmanntal avec l'impression d'avoir retrouvé toutes mes capacités. Je cours vite, je me sens fort et, avec le recul, probablement un peu trop. L'euphorie me pousse sans doute à appuyer davantage que nécessaire.

J'arrive à Blüomatt après 26h21 de course. Je prends le temps de manger des œufs puis de simplement m'allonger cinq ou dix minutes. Je ne dors pas, mais cette coupure me fait énormément de bien. Je réalise que je n'avais pas nécessairement besoin de sommeil, juste de m'arrêter. Je repars motivé en direction du col du Tsaté, qui marque enfin ma bascule vers le Valais francophone. La montée se passe vraiment bien. Je suis seul, je ne croise presque personne et le décor est magnifique.

Grimentz, le passage à vide

La suite est par contre beaucoup plus floue dans ma mémoire. Aujourd'hui, assis devant mon ordinateur pour écrire ces lignes, je me rappelle surtout d'une longue descente parfois exigeante à cause de l'inclinaison, puis du passage par Ayer et Mission avant de finalement rejoindre Grimentz. Nous zigzaguons de part et d'autre de la rivière, alternant sentiers de trail, chemins VTT et bouts de route. Il fait chaud, on change sans cesse de terrain et, franchement, ce n'est pas la partie la plus ludique de la course.

Je ne m'attarde pas beaucoup à la base de vie de Grimentz. Je suis même suffisamment dans le gaz pour repartir en oubliant mes bâtons. Pas très grave. Je connais extrêmement bien la suite du parcours : barrage de Moiry puis col de Torrent. Je suis venu m'entraîner ici de nombreuses fois durant les dernières années et pourtant, je n'ai plus la niaque. Le paysage est magnifique, l'environnement est très alpin, des personnes que je ne connais même pas s'arrêtent au bord du sentier pour m'encourager et malgré cela je reste enfermé dans un schéma négatif. Je commence même à m'énerver tout seul.

Cela dure jusqu'au ravitaillement de l'alpage de Torrent. Je prends quelques minutes pour discuter avec les bénévoles et, sincèrement, je ne les remercierai jamais assez. Sans forcément s'en rendre compte, ils me redonnent le sourire. Je repars avec une volonté beaucoup plus claire : continuer à bien faire les choses et défendre cette première position. Dans la descente sous le Sasseneire, les jambes se libèrent progressivement. Je retrouve mon envie de courir, je peux à nouveau appuyer dans les descentes et suis plutôt satisfait du rythme que j'imprime.

Evolène, l'énergie de mes proches

J'arrive à Evolène à 19h05 après 195 kilomètres et là, énorme surprise. Une grande partie de mes amis, camarades d'entraînement et membres de ma famille sont venus au ravitaillement. L'énergie que cela me donne est difficilement mesurable. Je repars d'Evolène avec des watts en réserve, un sourire jusqu'aux oreilles et l'envie de tout défoncer. À partir d'ici, je connais presque chaque portion du parcours et ça change beaucoup de choses mentalement.

Je monte vers Chemeuille en continuant de respecter mes zones et mon pacing. Au ravitaillement, je préfère rester dehors car il fait tellement chaud à l'intérieur que je n'ai aucune envie de commencer à transpirer inutilement. Merci aux bénévoles : ravitaillement rapide, efficace, puis je repars vers le col de la Meina alors que la deuxième nuit commence.

Deuxième nuit, jusqu'à Thyon 2000

J'allume ma frontale et traverse une zone protégée par des chiens de troupeau. Les patous sont heureusement derrière de hautes barrières mais, lorsqu'ils déboulent en aboyant et en grognant dans ma direction, certains souvenirs de mon GR5 remontent immédiatement à la surface. Plus de peur que de mal. Au col de la Meina, je sais que la descente demande beaucoup de concentration et c'est justement là que les premières véritables somnolences apparaissent. Pour lutter, je commence à travailler sur ma respiration, en me concentrant volontairement sur chaque inspiration et expiration afin de conserver autant de lucidité que possible.

La descente vers Pralong me paraît infinie. J'ai la sensation d'avancer vite mais de ne jamais arriver au bout. Puis, après une multitude de virages, je retrouve enfin le bitume. Habituellement je déteste ça, mais cette nuit-là c'est presque une délivrance. Le changement de surface permet à mes muscles de travailler différemment. Mes jambes sont lourdes mais, étonnamment, je n'ai encore aucune douleur véritablement inquiétante. Mes hanches me lancent parfois pendant dix, quinze ou vingt minutes, puis la douleur disparaît avant de revenir quelques heures plus tard.

Il est exactement 00h34 lorsque j'atteins Thyon 2000, plus précisément le restaurant d'altitude de la Combyre et du Mont-Rouge. Après 223 kilomètres et 39h24 de course, je suis ici presque à la maison. Et surtout, n'allez pas dire à un Barlouka que Thyon 2000 est sur le domaine de Veysonnaz.

Mes irritations sont devenues suffisamment importantes pour que je décide de prendre une douche et de me changer complètement. J'essaie également de dormir, mais en vain. L'excitation est encore trop importante et mes somnolences, bien que présentes, ne sont probablement pas encore assez fortes pour m'assommer réellement. Je passe plus de temps à me retourner sur le matelas et à cogiter qu'à récupérer. Mais j'obéis aux consignes de ma team et reste là, en mode veilleuse. Je profite également du passage pour voir le podologue et manger un vrai repas chaud. Ma famille est présente et, lorsque vous êtes au beau milieu de la nuit après presque quarante heures de course, voir autant de visages familiers fait énormément de bien.

La Cheminée, Chassoure et le Wall

Je repars en attaquant directement la Cheminée, sur le tracé des tire-fesses. Je vous laisse imaginer la pente après plus de 220 kilomètres. Pas franchement le meilleur moment de la semaine. Le parcours traverse ensuite la liaison des 4 Vallées avant de rejoindre Siviez, endroit qui me replonge quelques années en arrière lorsque je travaillais aux remontées mécaniques durant mes études pour gagner un peu d'argent avant mon service militaire.

Mais les souvenirs ne suffisent bientôt plus à me maintenir éveillé. Les somnolences deviennent de plus en plus fortes et je dois parfois me frapper légèrement les joues ou me pincer pour rester conscient. Je connais une solution : augmenter le rythme pour faire monter le débit cardiaque. Le problème, c'est que cela consomme aussi davantage d'énergie.

À Tortin, il est exactement 5h32 et là, rien ne va plus. Je dois encore monter le col de Chassoure à 2'743 mètres. Le jour se lève pendant l'ascension et c'est probablement le moment où mon rythme circadien me met le plus en difficulté. Je titube, j'ai moins de contrôle sur mon corps et je perds énormément de temps. Je décide finalement d'augmenter franchement le rythme pour maintenir mon niveau d'éveil. Sur le moment, ça fonctionne. Mais je ne le sais pas encore : cette accélération vient probablement de me coûter une réserve d'énergie que je chercherai désespérément quelques heures plus tard.

Une fois Chassoure franchi, je me retrouve à descendre le fameux « Wall ». Les habitués du Trail Verbier Saint-Bernard le connaissent plutôt dans l'autre sens, de Lourtier vers La Chaux. Pour moi, ce jour-là, ce sera La Chaux vers Lourtier. Et puisque je viens déjà de m'employer fortement dans Chassoure, je continue sur cette dynamique. J'ai l'impression d'aller très vite et fusille littéralement mes quadriceps.

Lourtier à la fenêtre d'Arpette : hauts et bas

À Lourtier, je retrouve enfin ma team d'assistance après une longue période sans la voir. Ça fait vraiment du bien. Je change une nouvelle fois de tenue, mange correctement, m'hydrate et repars direction la cabane Brunet. Je connais bien ce secteur, ayant couru le 100 Miles trois ans auparavant, et certains souvenirs refont surface. À Brunet, Silvano m'interpelle et nous échangeons quelques mots avant que je reparte rapidement vers la cabane de Mille.

Une multitude de montées et descentes s'enchaînent. Puis, juste sous le Mont Brûlé, Mathis, le cameraman de TV8 Mont-Blanc, me rejoint. Je ne suis franchement pas bavard. Le manque de sommeil et l'accélération de la nuit précédente commencent à présenter la facture. Je lui annonce que je vais tenter quelque chose : quinze minutes dans une pente herbeuse. Je m'allonge, ferme les yeux et m'endors immédiatement. Nous sommes à environ cinquante heures de course.

Cette micro-sieste fonctionne à merveille. Lorsque je reprends mes esprits, je me relève directement et continue ce pourquoi je suis là : traverser le Valais. La présence de Mathis rend la suite plus agréable et nous échangeons quelques mots en direction d'Orsières. Presque sans m'en rendre compte, nous voilà déjà au village, où un employé communal m'avertit que le balisage a été modifié et que je dois désormais suivre les nouvelles marques plutôt que ma trace GPX.

J'arrive à Prassurny au début de l'après-midi avec très peu de souvenirs de ce moment-là. Je sais surtout aujourd'hui que je n'y ai probablement pas suffisamment mangé. Je repars en direction de Champex-Lac, traverse ce petit coin de paradis et me retrouve rapidement seul dans le vallon menant à la fenêtre d'Arpette. Les quelques randonneurs que je croise viennent en sens inverse et presque tous me dévisagent. Je comprends pourquoi.

Je titube énormément. Je glisse à plusieurs reprises, frappe mes malléoles contre les pierres, tords mes chevilles. Je ne suis même pas encore au sommet que je dois m'arrêter deux ou trois fois pour simplement m'asseoir sur des cailloux. La descente est encore pire : petites pierres qui roulent sous les pieds, gros blocs et terrain extrêmement technique. Mes douleurs musculaires se réveillent et mon manque de lucidité finit, pour la première fois depuis le départ, par me faire réellement craquer. Les nerfs sont tendus et je dois utiliser mes mantras pour me remobiliser.

Après plusieurs heures de calvaire, j'atteins finalement le ravitaillement avec assistance du col de la Forclaz. Je ne remercierai jamais assez mes amis, ma famille et mes proches pour la bienveillance et la force qu'ils m'ont apportées à cet instant précis. J'en avais besoin. Après un ravitaillement plus long que d'habitude, je repars vers le mont de l'Arpille. Et c'est assez drôle : malgré toutes mes années passées dans le coin, c'est la première fois de ma vie que je monte là-haut.

J'avais néanmoins repéré quelque chose sur le profil. La descente risque d'être violente. Du sommet jusqu'au Trétien, plus de 1'000 mètres de dénivelé négatif sur environ 4,5 kilomètres. Autrement dit, plus de 20% de pente moyenne. Une fois au fond des gorges du Trient, je prends finalement la direction de Salvan, cinquième base de vie de cette SwissPeaks.

Salvan, le réveil et le retour en tête

Mardi 1er septembre, 21h12. Je me déplace maintenant depuis environ 60 heures et ma montre affiche plus de 310 kilomètres. Une nouvelle fois, énormément de proches ont joué le jeu et sont venus me voir. Merci à eux. Mais cette fois, la priorité est ailleurs : dormir.

Et enfin, j'y arrive.

Un cycle complet d'une heure trente.

Je profite également de soins ostéopathiques et du podologue, puis prends réellement le temps de manger. Je perds beaucoup de temps à Salvan mais, finalement, ce temps n'est pas perdu. Il est nécessaire si je veux poursuivre cette aventure.

Lorsque je suis prêt à repartir, j'apprends que Jean Blancheteau a quitté la base de vie avant moi. Pour la première fois depuis longtemps, je ne suis plus en tête. Il possède environ dix-huit minutes d'avance. Je pars à sa poursuite. Je ne connais pas précisément les écarts sur le terrain et, au fond, peu importe. Je veux simplement avancer fort.

Pour la première fois depuis le départ, je mets de la musique à plein tube. Probablement même un peu trop fort. Je remonte les gorges du Dailley complètement en pétard. À Van d'en Bas, je cours quasiment tout, même lorsque ça monte. Je suis totalement déchaîné et, juste après le camping de Van d'en Haut, j'aperçois enfin une frontale, Jean.

Cette lumière me donne encore davantage d'énergie. Je reviens directement sur lui, nous échangeons peu de mots et je poursuis sur mon élan. À Salanfe, il est 1h39 et je suis à nouveau premier. Jean arrive à 1h46. En environ une heure trente, j'ai effacé dix-huit minutes de retard et même commencé à recréer un écart. C'est seulement à ce moment-là que je me demande si je n'ai pas fait une petite connerie. J'ai énormément donné. Pour assurer mes arrières, et pour la première fois de la course, je repars avec deux flasques de boisson énergétique afin d'essayer d'anticiper le contrecoup.

Mais contre toute attente, la suite est incroyable. Cette heure trente de sommeil à Salvan m'a rendu une fraîcheur que je ne pensais plus pouvoir ressentir après autant de temps. J'attaque le col de Susanfe à vive allure et, derrière moi, le halo de la frontale de mon poursuivant devient progressivement plus petit. Puis disparaît.

Je continue simplement à produire mon effort et profite de cet incroyable état de flow nocturne. Depuis le début de la course, je mange environ toutes les quarante minutes et, après plus de trois jours, j'arrive toujours à le faire. Les difficultés s'enchaînent mais je souris. Je veux maintenant créer un véritable écart.

Après le passage délicat du Pas d'Encel, je traverse un parc en direction du Signal de Bonavau et, là, changement de menace. Un âne me charge, probablement davantage par peur que par méchanceté. Puis une vache protégeant son veau s'y met également. À ce stade, ça m'amuse presque. Disons simplement que mon niveau de vigilance remonte immédiatement.

À la Cantine de Barmaz, je ne vois pas Matthias. L'homme de l'ombre, celui sans qui énormément de choses de cette aventure n'auraient simplement pas été possibles. Depuis le départ, il me ravitaille sur chaque poste où l'assistance est autorisée tout en prenant des photos et vidéos pour mes réseaux. Je comprends rapidement qu'il dort dans sa voiture quelque part à proximité. Et franchement, je ne peux pas lui en vouloir.

Je suis en mission.

Le bénévole présent sur place m'explique que, depuis la création de l'épreuve, personne n'était encore passé ici aussi tôt. Je prends une banane, du Coca et repars aussitôt.

Dernière ligne droite jusqu'au Bouveret

Le quatrième jour se lève alors que je m'approche de l'alpage de Lapisa. Je change complètement d'ambiance musicale et passe sur une playlist jazz concoctée par mon tatoueur Inaki. À Chaux Palin, je reçois les consignes de Caro par téléphone. Elle aussi aura été une pièce maîtresse de cette réussite : gestion globale des ravitaillements, coordination de l'équipe, transmission des informations, organisation et montage du contenu brut envoyé par Matt. Une véritable tour de contrôle.

Après cet échange rempli d'informations, je repars concentré vers la dernière base de vie de cette aventure. Je pointe le bout de mon nez à Morgins le mercredi 2 septembre à 8h31 et j'ai droit à un petit-déjeuner royal : un hachis parmentier. Je savoure réellement le repas, exécute ma routine et repars.

Pour la première fois, une pensée commence à apparaître. Si j'avance correctement, je pourrais peut-être terminer avant la quatrième nuit. Je pourrais voir Le Bouveret aujourd'hui.

À peine cette idée apparaît-elle que les somnolences reviennent violemment. Je lutte plus d'une heure avant d'arrêter de négocier. Je trouve un talus exposé au soleil, m'allonge et ferme les yeux pendant quinze minutes. Encore une sieste salvatrice.

Au réveil, je repars et enchaîne les sommets de la région. De la Pointe des Ombrieux jusqu'à la Tête du Tronchey, je progresse sur une magnifique crête. À droite la Suisse, à gauche la France et moi au milieu, beaucoup trop fracassé pour réellement m'en rendre compte sur le moment.

Au chalet du Ski Club de Torgon, Matt me raconte ses propres péripéties en voiture à cause du GPS. On rigole un coup, je récupère quelques informations et repars vers Taney. Je sais que ma famille et Caro m'attendent là-bas. J'accélère le pas, relance dès que le terrain le permet et essaie simplement d'être aussi lucide que mon cerveau m'autorise encore à l'être.

Les changements de terrain me semblent paradoxalement de moins en moins difficiles. Je suis dans un état second mais commence aussi à comprendre que je suis peut-être en train de réaliser quelque chose de grand.

Taney. 76h29 de course. Environ 380 kilomètres.

Je suis remonté à bloc. Je récupère toute l'énergie positive des personnes présentes, écoute les dernières instructions et repars vers le Pas de Lovenex puis le col de la Croix. Au dernier ravitaillement de la course, je retrouve Matt et Flappy du Domaine Angelus. Je suis simplement heureux de les voir et, au milieu de tout ça, après presque quatre jours à traverser le Valais, je décide de prendre le temps de me laver les dents.

Je ne traîne pas et repars presque immédiatement. Sur la dernière montée de cette course complètement folle, j'alterne marche et course avant de regarder ma montre : je viens de dépasser les 28'000 mètres de dénivelé positif. Pour donner une idée à ceux qui ne pratiquent pas le trail, cela représente plus de trois ascensions du niveau de la mer jusqu'au sommet de l'Everest.

C'est complètement fou.

Enfin, la bascule.

79h54 — LA VICTOIRE

Devant moi, il ne reste plus que ce long chemin avant de rejoindre Le Bouveret. Pourtant, je m'interdis de penser à l'arrivée. Pas maintenant. Je reste concentré jusqu'à retrouver le bitume et c'est seulement à ce moment-là que je réalise quelque chose : je peux passer sous les 80 heures.

Alors je continue.

Sans vouloir faire n'importe quoi. De manière presque stoïque, un pas après l'autre.

Puis arrive le premier shoot de frissons. Je commence à reconnaître des visages familiers. Des amis, des proches, des personnes que je connais parfois à peine. Je ne peux pas vous citer, vous étiez beaucoup trop nombreux.

Plus je me rapproche de cette arche, plus le sentiment du travail accompli prend de la place. Puis enfin, je la vois.

Autour, je reconnais ma famille, mes amis, mes proches. Énormément de monde.

MERCI À VOUS.

Je passe l'arche.

79h54.

Mes yeux scintillent et les embrassades de mes proches finissent par faire tomber ce qu'il restait de mes barrières. Je pleure à chaudes larmes.

Après 79 heures et 54 minutes, je viens de traverser le Valais et de gagner la SwissPeaks Legend.

Ce que je retiens

Avec un peu de recul, il y aurait énormément de choses à retenir de cette expérience. Les douleurs, le sommeil, la pluie, les moments d'euphorie, ceux où je titubais au point de ne plus contrôler correctement mon corps, les quinze minutes de sommeil dans l'herbe, les repas improbables au milieu de la nuit, les kilomètres, les montagnes et évidemment la victoire.

Mais finalement, je crois que je retiendrai surtout à quel point le sport peut être fédérateur et déplacer des montagnes.

Parce que paradoxalement, alors que je viens de passer presque quatre jours à avancer dans les montagnes, je ne me suis jamais senti seul.

À ma famille, mes amis, ma team, les bénévoles, celles et ceux qui se sont déplacés au milieu de la nuit, ceux qui ont attendu au bord d'un chemin, ceux qui ont simplement envoyé un message et tous ceux qui ont suivi pendant des heures un petit point GPS se déplacer sur une carte.

D'une manière ou d'une autre, vous avez avancé avec moi.

Grâce à vous, j'ai pu réaliser un rêve.

À jamais,

MERCI.